Bernay est une ville que l’on comprend d’en haut : un ruban de toits serrés au creux de la vallée, là où la Charentonne reçoit le Cosnier, et des coteaux qui remontent de part et d’autre. Ce site encaissé a tout déterminé — la richesse du centre, née des moulins et des foires autour de l’abbaye, et sa fragilité, car un fond de vallée est l’endroit où l’air circule le moins et où les murs sèchent le plus lentement.
Le cœur marchand aligne l’un des ensembles à pans de bois les mieux conservés de l’Eure. Rue Gaston-Folloppe, rue Thiers, autour des halles et de l’abbatiale : encorbellements, essentages, torchis sous enduit, boutiques anciennes aux devantures de bois. Cette densité est une chance patrimoniale — Bernay est labellisée Ville d’art et d’histoire — et un défi technique : beaucoup de ces façades ont reçu après-guerre des enduits ciment « modernes » qui, dans cette atmosphère chargée, asphyxient littéralement les structures de bois. Selon l’INSEE (2023), 17,2 % des résidences principales datent d’avant 1919 : ce bâti-là n’est pas un décor résiduel, c’est une part réelle du parc.
Autour de ce noyau, la ville a grimpé sur les pentes : faubourgs de brique du XIXe le long des routes de Rouen et de Broglie, quartier de la gare, puis les lotissements des décennies 1971-1990 — 31,2 % du parc, des enduits monocouches aujourd’hui en fin de cycle. Et dès la sortie de ville, on bascule dans le rural du pays d’Ouche : longères, silex et torchis, murs sans soubassement sur des terres humides. Du colombage urbain à la longère, une même règle : ici, tout ce qui empêche un mur de respirer finit par le détruire.
Ce que l’histoire a laissé sur les murs
Tout commence vers l’an mil, quand Judith de Bretagne fonde l’abbaye dont l’abbatiale Notre-Dame — l’une des plus anciennes églises romanes de Normandie — subsiste aujourd’hui. Le bourg grandit à son ombre : foires, halles, artisanat lié à l’eau de la Charentonne, qui actionne moulins et ateliers. De cette prospérité marchande datent les rues à pans de bois qui font toujours l’identité de Bernay — maisons des XVe-XVIIIe siècles, souvent remaniées mais rarement détruites : la ville a traversé les guerres sans le sort d’Évreux, et c’est précisément ce qui rend son centre si précieux.
Le XIXe siècle ajoute la brique des faubourgs et les équipements de la ville-chef-lieu, le chemin de fer attire ateliers et entrepôts vers la gare, puis le XXe siècle étage ses pavillons sur les coteaux. Résultat : une stratigraphie complète du bâti normand, du torchis médiéval au monocouche de 1985, concentrée dans une vallée de deux kilomètres de large.