Pour comprendre les façades de Louviers, il faut regarder l’eau. La ville drapière ne s’est pas construite au bord de l’Eure : elle s’est construite dedans. Pour actionner les moulins à foulon et laver la laine, les Lovériens ont démultiplié la rivière en bras, biefs et canaux qui quadrillent encore le centre — on les longe rue par rue, on les enjambe, on bâtit dessus. Résultat : une hygrométrie de fond de vallée portée à un niveau que ne connaît aucune autre ville de l’Eure, avec des murs qui ne sèchent jamais complètement, des pieds de façade au contact de l’eau et des rues entières où la brume matinale s’attarde.
Sur ce socle humide se superposent deux bâtis hérités du textile. Le premier est le centre ancien à pans de bois : maisons de maîtres drapiers et logis d’artisans, torchis et colombages, souvent recouverts après-guerre d’enduits ciment qui devaient « protéger » et qui, en réalité, étouffent. C’est ici, à Louviers plus que partout ailleurs, que l’équation fatale se vérifie : mur ancien + eau permanente + enduit étanche = bois de structure qui pourrissent en silence. Le second est l’héritage industriel du XIXe siècle : filatures, ateliers et maisons ouvrières en brique, aux abords des bras et dans les faubourgs. Cette brique drapière, souvent de belle qualité, souffre surtout par ses joints — creusés par le gel — et par les remontées de sels.
Le reste de la ville raconte l’après-textile : les ensembles collectifs de la reconstruction et des années 1960 autour de Maison-Rouge, puis les pavillons qui ont gagné les hauteurs — 32,6 % du parc date des années 1971-1990 (INSEE, 2023), des enduits monocouches qui arrivent aujourd’hui en fin de cycle. Et à quelques minutes du centre, Le Vaudreuil : bourg ancien et village-jardin hérité de la ville nouvelle, au parc pavillonnaire soigné, où nous intervenons depuis Louviers avec la même logique — la proximité de l’Eure d’abord, l’esthétique ensuite.
Ce que l’histoire a laissé sur les murs
Louviers a été l’une des grandes villes lainières du royaume : ses draps, réputés dans toute l’Europe, ont fait vivre la cité du Moyen Âge au XIXe siècle. Cette prospérité a laissé deux strates dans la pierre. La première est médiévale et moderne : l’église Notre-Dame et son extraordinaire porche flamboyant, les maisons à pans de bois des rues marchandes, les logis de drapiers dont certains gardent leurs encorbellements. La seconde est industrielle : quand la mécanisation a remplacé les moulins, les filatures de brique se sont installées le long des bras de l’Eure, entourées de leurs maisons ouvrières — un patrimoine du travail encore très présent dans les faubourgs.
Le XXe siècle a ajouté ses couches : reconstruction partielle après les destructions de 1940, collectifs des années 1960, pavillons des décennies suivantes sur les coteaux. Quatre générations de murs, un seul fil conducteur : l’eau de l’Eure, qui a fait la fortune de la ville et qui, aujourd’hui encore, dicte la façon d’y ravaler.