On reconnaît un mur de Gisors au premier regard : des assises de calcaire clair, des panneaux de silex noir ou blond, des chaînages et des encadrements de brique rouge — parfois les trois dans la même travée. Cet appareillage mixte est la signature du Vexin normand : le calcaire venait des bancs de la vallée de l’Epte, le silex des labours du plateau, la brique des tuileries locales. Résultat, des façades composites d’une grande beauté, mais qui n’admettent aucun traitement uniforme : chaque matériau a sa dureté, sa porosité, son joint — et le mortier qui les relie est la véritable pièce d’usure de l’ensemble.
Autour de ce bâti vexinois, la ville s’étage. Le centre ancien serre ses rues au pied de la butte du château : maisons de bourg, pans de bois discrets, devantures du XIXe, presque tout ce périmètre vivant sous le regard des monuments classés. Le long de l’Epte et de ses bras, d’anciens faubourgs artisanaux gardent leurs murs les pieds dans l’humidité de la vallée. Sur les pentes et le plateau, les lotissements des années 1970-1990 ont accueilli une population qui travaille pour partie en Île-de-France — la gare et la ligne vers Paris y sont pour beaucoup — et leurs enduits monocouches atteignent aujourd’hui l’âge des premiers grands entretiens.
Les chiffres disent cette double réalité : selon l’INSEE (2023), 40,4 % des résidences principales de Gisors datent d’avant 1970, et 34 % des deux décennies suivantes. Autrement dit, deux vagues de bâti arrivent ensemble à l’heure du ravalement — l’ancienne, qui exige la chaux et le respect des matériaux apparents ; la moderne, qui appelle les diagnostics d’enduit et les systèmes souples. Notre métier à Gisors est de ne jamais confondre les deux.
Ce que l’histoire a laissé sur les murs
Tout, à Gisors, découle de la frontière. Aux XIe et XIIe siècles, la forteresse — motte, donjon, enceinte — verrouille pour les ducs de Normandie la vallée de l’Epte, face au domaine royal français : la ville grandit à ses pieds, sur le passage des armées et des marchands. De cette époque datent le tracé serré du centre et l’église Saint-Gervais-Saint-Protais, reconstruite et embellie jusqu’à la Renaissance, dont le chantier a mobilisé des générations de maçons vexinois.
Ce passé a légué à la ville ses matériaux : calcaire des berges, silex du plateau, brique des fours locaux, assemblés en murs composites qui font aujourd’hui l’identité de Gisors. La gare, arrivée au XIXe siècle, a ajouté les maisons de brique des faubourgs ; les destructions de 1940 ont laissé quelques dents creuses reconstruites après-guerre ; puis les années 1970-1990 ont étalé les lotissements sur les pentes. Huit siècles de bâti, et pas un qui se ravale comme l’autre.